Tour du Kang Yatsé : récit d’un voyage au Changthang

Ce trek qui mène le randonneur des confins de la vallée de la Markha au lac Tso Moriri est plutôt destiné au bon marcheur. En 11 jours de marche – hors jours de transport – nous avons franchi 10 cols situés entre 4 950  et 5 430 mètres d’altitude et parcouru environ180 kilomètres. Les rivières ont été traversées à gué avec parfois de l’eau à mi-cuisse, et un fort courant, mais il est vrai que 2015 a été une année particulièrement pluvieuse. Les contrastes climatiques enfin ont été rudes avec des nuits fraîches à 2-5° et humides tandis qu’en plein soleil, le thermomètre pouvait monter jusqu’à 30°. 

 

Le tour du Kang Yatsé
Notre trek a commencé au camp de Lato, situé à 4 km au nord du village de Gya. C’est un joli site verdoyant et étagé, au débouché de la rivière Shiyul que nous devons remonter pour atteindre notre premier col. Face à nous, côté route, les belles falaises feuilletées mauves et vertes apparaissent comme les contreforts du massif de Meru. La rivière me paraît bien impétueuse, mais Dorjey, le guide m’assure que le matin elle est moins grosse du fait de la moindre fonte des neiges la nuit. Celle-là , on me l’avais déjà faite deux ans plus tôt lors de la traversée du Zanskar, j’étais sceptique. De fait, une fois à pied d’œuvre du passage à gué, il a fallu sortir la corde pour affronter un courant prompt à nous emporter. La technique une fois maîtrisée, nous la renouvelons à plusieurs reprises, mais le baptême est à la hauteur des difficultés de la journée.
A mesure que nous progressons vers le premier col, le Puze la 4490m, puis le second le Chagtsang la 5200m ( En ladakhi le terme « la » signifie « col », je ne devrais donc pas le reproduire dans la mesure où j’utilise déjà le terme de col en français, mais l’usage le conserve, je me conforme donc à  cet usage.) nous voyons se dessiner les vallées dans lesquelles nous étions quelques heures plus tôt, et nous percevons les plages bien vertes des villages de Gia et de Rumtsé, tandis que tout autour de nous se profilent les chaînes de montagnes à perte de vue – mais pas encore le fameux Kang Yatsé!

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L’émotion est grande, j’ai pour la première fois le sentiment de déambuler « sur le toit du monde ». Un gros nuage noir descend en pluie sur la vallée voisine, cette fois nous y échappons, mais quel étonnement de pouvoir observer les phénomènes météorologiques au lieu de simplement les subir ! D’un col à l’autre la distance semble courte, elle est, en fait, longue, et ma progression en ce premier jour est lente, je m’arrête  souvent pour reprendre mon souffle, et je sens les muscles de mes jambes tirer. Heureusement le spectacle est grandiose, trop grand sans doute pour mon appareil photo, on avance.

Nous finissons par redescendre vers le camp de Lhalung, 4800m où nous attendent les tentes déjà montées et le thé chaud. Avec ses 1200m de dénivelé à cette altitude, la première journée fut belle mais rude. Je voudrais rendre ici hommage à Sonam le cuisinier. Grâce à son efficacité et à ses talents, j’ai bu du thé chaud à tout moment et j’ai vraiment très bien mangé, ce qui m’a permis de ne pas souffrir du froid.

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Le matin du second jour nous quittons Lhalung pour Nimaling en passant par le col de Lhalung la 5200m. Là encore la progression est rude en l’absence de chemin. La pente est raide et nous marchons tantôt dans les pierriers, tantôt sur les coulées de boue fraîches où les pas s’enfoncent. L’eau ruisselle par endroits témoin à la fois de la poursuite de la fonte des glaciers et des pluies nocturnes. Lorsque je me retourne le plongeon sur le chemin parcouru m’impressionne. Les roches sédimentaires mauves ou oranges alternent avec le vert d’une végétation  affleurante tandis que les buttes et les arêtes de roches dures façonnent le relief de cet espace.

Mais arrivé au col, c’est la révélation, un des glaciers du massif du Kang Yatsé et sa vallée glaciaire nous attendent de leur lumière étincelante et fascinante. Nous dévalons la crête de joie à la rencontre des cavaliers  qui arrivent en contrebas. Kyi-kyi-so-so-Ihargyalo ! La séance photos est joyeuse avant d’entamer la descente vers Nimaling.

Quelle émotion de revoir cette vallée que j’avais arpentée  il y a quatre ans à la recherche d’un improbable cratère volcanique. Tout est bien là, la rivière aux eaux claires au fond, les troupeaux de chèvres et de moutons sur les versants, la chaîne de montagne mauve au nord-est avec le col de Gongmaru la, et au sud ouest le Kang Yatsé enneigé toujours la tête dans les nuages. Nimaling est un site carrefour où se rencontrent marcheurs et bergers.
Nous avons à peine le temps de monter le camp et de faire un tour que le ciel se couvre et qu’il se met à pleuvoir. La belle journée ne se terminera pas par une baignade, il souffle un vent froid du Kang Yatsé.

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Le lendemain, sous un temps couvert nous obliquons plein ouest vers le camp de base du Kang Yatsé puis du col Konka Nango la 5150m. Comme hier, je peux observer des fleurs que je ne nommerai pas de crainte de me tromper, à l’exception d’une qui est devenue mythique chez nous, les edelweiss. C’est surprenant de les voir en si grand nombre, je prends garde à ne pas marcher dessus. En chemin, nous avons la chance de voir un troupeau de yaks. Les bergers laissent les mâles dans la montagne tandis qu’ils gardent les femelles avec eux pour …

Du col s’ouvre la vue sur les belles falaises orangées de la vallée de la Markha. Le parcours réalisé quatre ans plus tôt prend alors un sens particulier, je le vois « vu du ciel ». Encore une fois j’embrasse du regard un espace qui me semble infini, dans lequel les différentes chaînes de montagnes s’étagent en fonction de leur couleur et de l’éclairage que les nuages veulent bien leur concéder. L’ensemble est dominé par la chaîne de Stok et ses glaciers. La double impression de distance et de proximité a quelque chose de fascinant, on  resterait là à contempler  ces espaces pendant des heures. Mais le ciel se couvre un peu plus, nous entamons notre descente dans l’étroite vallée du Langthangchu. Tandis partout le ciel s’obscurcit, le tonnerre gronde sur le Kang Yatsé. Les cavaliers nous rejoignent, nous accélérons, mais l’orage nous rejoint et une tempête de grêle s’abat sur nous avec une telle violence que même les chevaux tournent leur dos au vent. Après une brève pause, il faut reprendre la marche,  nous ne sommes pas encore arrivés à Yakrupal.

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La campagne est blanche de billes de grêle agglomérées, la vue est limitée, on dirait qu’il est 18h, il n’est pas 14h. Les paysages et les activités changent  aussi vite que la météo au Ladakh, jamais le temps de s’ennuyer, c’est le Ladakh adventure ! Finalement le site du camp est en vue, mais avant dernière attraction de la journée, il faut traverser la rivière, et donc déchausser, enlever le pantalon, mettre  les sandales, traverser l’eau bien froide sans se faire emporter par le courant- a-chu-chu ! – et finir le parcours en sandales les pieds dans les grêlons. Pendant que je jouais les délicates, les cavaliers , Sonam et Dorjey ont hâtivement monté la tente de mess en surplomb de la rivière furieuse. Je ne songe qu’à mettre des vêtements secs, la baignade dans la rivière n’est pas pour ce soir, ni pour aucun soir tant il fait froid lorsque la pluie s’ajoute à la disparition du soleil derrière la montagne. Pour lors, la moitié des affaires est mouillée, mais toute l’équipe garde de sourire. Les journées sont tellement  denses que j’ai l’impression d’être en route depuis une semaine, alors que cela ne fait que quatre jours si l’on compte le transport depuis Leh.

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En ce quatrième jour de marche, nous effectuons la dernière grande étape de ce tour du Kang Yatsé, de Yakrupal à Tsokra. Les réveils sont souvent plus cléments que les soirées, et en cette matinée nous pouvons nous offrir un petit-déjeuner en pleine nature, j’ai beaucoup de chance. Puis nous reprenons la route, humm, le sentier en direction du col de Zalung Karpo la 5190m. Celui-ci n’est pas forcément beaucoup plus haut que les autres mais il est à la croisée de plusieurs chemins et apparaît donc plus important. L’ascension se fait sans difficulté majeure, nous croisons un troupeau de capridés que je n’identifie pas tant ils sont loin et se confondent avec la couleur de la montagne. Le versant est bien sec à l’exception des ruisseaux qui affleurent et ce n’est qu’au sommet qu’un FREE TIBET  écrit en pierres atteste de l’importance de cette voie.

 

C’est sur ce col que j’attache mon drapeau à prières qui vient s’ajouter aux autres. Les prières portées par le vent vers le ciel ont ainsi plus de chance d’atteindre leur destinataire. Puis nous attendons les cavaliers qui ne tardent pas à nous rejoindre. Il fait beau, l’humeur est bonne, toute l’équipe s’installe sur une petite éminence et sort la bouteille de yaourt qu’ils mélangent avec de la farine d’orge, c’est la fête au sommet.

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La descente se fait comme hier dans une étroite vallée verte,  mais aujourd’hui le temps a l’air de se maintenir. Tout le monde est de belle humeur aussi le chef des cavaliers se met à chanter d’une belle voix forte des chants ladakhis traditionnels accompagné de Dorjey et de Sonam. Leur voix porte et la montagne leur sert de caisse de résonance. Je suis même à l’honneur car un des chants est celui qui était chanté lorsque les hommes d’un village conduisaient une jeune fille au village voisin chez son futur époux. En chemin, nous jouons avec le passage à gué, les soucis de la veille sont bien loin. Les cavaliers installent le camp sur une jolie pâture à côté de la rivière, le temps d’aller chercher de l’eau je peux faire des rêves de soirée tranquille. Mais les rêves sont de courte durée, bientôt le vent se lève et menace de faire s’envoler les tentes, il faut renforcer toutes les attaches rapidement, la pluie suit de près. Le temps change au Ladakh plus vite qu’en Bretagne, je suis en terrain connu.

Les Hauts plateaux du Changtang
Le site de Tsokra encore constitué de hautes falaises sert de transition entre  les âpres reliefs du tour du Kang Yatsé et les hauts plateaux du Changtang. La vallée où a été construit le village de bergers en contrebas des belles falaises calcaires orangées était considérée comme un site particulièrement favorable car à l’abri des vents froids. Les bergers l’avaient planté d’orge avant qu’une malédiction ne les oblige à l’abandonner.

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On aperçoit encore les ruines de la forteresse haut perchée qui dominait cet espace. C’est « Kharnak » la forteresse noire, qui donne son nom à la région. Aujourd’hui, le site est particulièrement prisé par ceux qui pratiquent l’escalade sur les belles parois tandis que la rivière y creuse sa gorge. Au sortir du défilé une végétation  arbustive se déploie le long de la rivière. Entre les parois rocheuses verticales, et la rivière qui s’élargit, le paysage prend un air de grand Ouest américain, d’autant que les cavaliers qui nous rejoignent arrivent avec les chevaux.

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Comment s’étonner ensuite que les Indiens considèrent le Ladakh comme leur périphérie restée encore à moitié sauvage ? Dorjey entretient  l’espoir d’une baignade entre eaux claires de la rivière et ombre pudique des saules. Las, après les pluies, la boue. La rivière est brune de terre, il faut à nouveau oublier la baignade. La rivière s’élargit en de multiples ramifications sur son lit de pierres, nous les traversons, puis nous marchons entre des versants de roche rouge foncé. C’est très beau mais impossible à prendre en photo car, selon une habitude maintenant bien rodée, le ciel s’obscurcit et la pluie se met à tomber, il n’est pas 14h. Nous arrivons néanmoins à Dat. Dat est un village de bergers dont les maisons sont construites en pierres. Pour l’heure il offre l’image d’un village déserté car les bergers  nomades sont partis plus haut en cette période estivale. Le ciel est bas et gris, les banderoles délavées claquent au vent, et les branchages qui sèchent sur les toits donnent un air de ville fantôme au village. A l’entrée, la pierre à mani a reçu en outre des crânes  de divers animaux à cornes. Le tout est dominé par un corbeau qui observe les alentours d’un air tranquille. Des allures de Far Ouest je vous dis… Mais ces observations hâtives risquent de me faire passer à côté de l’essentiel. Au fond du village se trouve un monastère. Il lui est associé un parc important de panneaux solaires qui alimente le village en électricité,  et il possède un téléphone satellitaire  qui lui permet de rester en communication avec le monde. Derrière son apparente déhérence, le village est en réalité une petite oasis de technologie, j’en profite pour recharger les batteries de l’appareil photo. En fait Dat est au cœur d’autres enjeux encore. Les bergers sont les derniers habitants d’un territoire très peu peuplé, aussi le gouvernement  tente de maintenir les dernières familles sur place en leur offrant l’électricité, des maisons neuves plus vastes construites en briques crues, et une route, ou pour mieux dire une piste, qui les relie à leurs vastes terrains de parcours. Je ne peux alors m’empêcher de m’interroger, une piste, cela permet aux populations locales de rester ou bien de partir ?

En route vers Lungmoche, nous poursuivons la remontée de la rivière Ramer chu. Nous passons devant le village de Datgo, lui aussi temporairement abandonné. Mais dans la campagne, les marmottes, elles, sont bien là. Ce n’est pas la première fois qu’elles nous regardent passer, mais là nous en voyons beaucoup, et elles ne sont pas si farouches. La vallée s’élargit et nous tombons … sur la fameuse piste ! Après plusieurs jours de cheminement hors sentiers ou sur des sentiers à peine tracés, sans cesse recréés sous les sabots des chevaux, la présence d’une piste surprend. Foin du snobisme du marcheur, nous l’empruntons, c’est plus confortable pour bavarder.

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La vallée est très large, presque rectiligne, les versants sont doux, revêtus d’une végétation rase discontinue, les cirques glaciaires auxquels elle semble mener ne nous font pas peur, nous tournerons avant à gauche pour atteindre le col de Yar la 4950m. Nous y attendons les cavaliers, le ciel s’obscurcit, nous redescendons alors vers Lungmoche où nous investissons une nouvelle fois un site de bergers. Les journées seraient vraiment tranquilles si nous n’étions chaque jour talonnés par la pluie et l’urgence de monter les tentes.

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L’herbe haute est gorgée d’eau, gare aux promenades à la rivière, on en revient trempé sans avoir fait de plongeon. Celle-ci est très loin cette fois, on l’entend à peine, c’est par le bruit d’un moteur d’automobile que je suis réveillée le lendemain. J’avais oublié que cela existait.

Aujourd’hui nous poursuivons notre cheminement dans la vallée avec  descente d’un affluent de la Zara puis remontée de la Zara. Le paysage ne diffère guère : très large vallée bordée de versants doux et ronds, la progression est tranquille. Aussi Dorjey me propose après le pique-nique d’aller enfin voir les bergers nomades. Nous remontons alors un petit affluent de la Zara jusqu’à leur campement. Il fait encore assez beau pour que les femmes travaillent dehors. Nous restons assez longtemps à bavarder avec deux femmes qui filent la laine de mouton, et de yak.

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C’est impressionnant de les voir faire car cette activité qui a longtemps été pratiquée dans nos campagnes a complètement disparu. Je voyais filer la laine pour la première fois. Avec la laine de yak, ils tissent d’étroites bandes sur des métiers à tisser horizontaux, puis ces bandes sont assemblées pour faire la toile de tente. Les bergers considèrent que cette toile les protège mieux de la pluie que les tentes modernes. D’autres femmes font des tapis, toujours sur de petits  métiers horizontaux fichés à même le sol. Mais il faut bientôt tout recouvrir de bâches en plastique car il se met à pleuvoir. Nous allons alors chercher refuge chez une bergère que Dorjey connaît. La tente est circulaire et mesure bien 10m de diamètre, elle est légèrement enterrée puis surmontée d’un muret de pierres, enfin la toile de tente en laine de yak fixée au-dessus sert de toit et résiste en effet assez bien à la pluie. La femme souriante nous offre le thé au beurre et nous parle des rivalités entre bergers. Ceux de Rupshu viennent faire paître leurs bêtes sur les versants  de Kharnak, l’affaire devra être porté devant la justice. Et puis elle s’inquiète de l’avenir de ses enfants, quelles sont les bonnes écoles, les bonnes études ? Elle se sent trop ignorante pour conseiller ses enfants. Rien ne dit qu’ils seront bergers à leur tour. Nous achetons du yaourt pour les cavaliers  et nous repartons. Le lait et la laine l’été, la viande l’hiver, telles sont les productions de ces bergers. En chemin nous croisons des troupeaux sur le retour, ils comptent plusieurs dizaines de bêtes, la pluie n’incite pas à jouer les prolongations. Arrivés au camp, nous constatons que pour la première fois – à l’exception de Nimaling- nous avons des voisins. Notre itinérance solitaire s’achève, nous entrons désormais sur le circuit des lacs.

Du Lac Tso Kar au lac Tso Moriri
Nous partons de Zara par temps couvert, le vent froid souffle et balaye la large vallée, c’est là le vrai climat du Changtang, nous longeons toujours la piste jusqu’au carrefour avec la route de Manali. Celui-ci est marqué par la présence de petites échoppes, restaurants, et espaces où passer la nuit. Nous prenons un thé avant d’enquêter sur la présence d’un lac visible à l’arrière plan et dont Dorjey ignorait l’existence. Ce sont les pluies de ces derniers temps qui ont alimenté une dépression et ont créé un lac là où il n’y en avait plus depuis longtemps. Décidément nous n’avons pas été les seuls à recevoir de l’eau.

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La montagne qui fait l’angle s’ouvre elle aussi sur une large vallée de terre rouge. Les routes se répartissent entre les différentes vallées.  Nous, nous poursuivons notre marche au centre de celle-ci. Stupa et pierres à mani ponctuent notre cheminement, nous sommes sur la voie historique, elle est belle et aisée.

Au débouché de la vallée se trouve une large dépression, celle de Tso Kar mais on ne voit pas encore le lac qui est loin en retrait. Apparemment les pluies de cette saison ne lui ont guère profité. A Pongunagu a été installé un camp fixe tandis que le village Tukje est situé de l’autre côté de la dépression. Nous y prenons notre pique-nique tandis que les groupes de touristes passent. Beaucoup sont français, un jeune couple de baroudeurs, sac au dos et courage au cœur, cherche des sardines. Pongunagu n’offrant aucun intérêt, nous décidons d’attendre les cavaliers puis de continuer vers le lac proprement dit et le camp de Riyul. Lorsqu’on atteint le lac, c’est magique, il est éclairé d’une belle lumière de sud, sud-ouest qui illumine la montagne et donne au lac des nuances sans cesse changeantes au gré des nuages et des plaques de sel qui parsèment sa surface. Nous prenons alors notre temps, nous jouons à faire des ricochets avec les  pierres plates qui se trouvent au bord du lac, avant que la couleur du ciel ne nous rappelle qu’il est temps de rentrer au camp.

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Nous ne sommes vraiment plus seuls et d’autres avant nous sont passés, laissant là leurs détritus autour de la seule source. Le vent se lève, la pluie arrive, il faut consolider le camp. Le couple de Français aussi arrive, c’est Clément et Julie, Dorjey leur prête les sardines dont ils ont le plus grand besoin par ce vent, nous avons la même destination finale.

A l’origine nous avions prévu de rester une journée au lac  Tso Kar afin d’en profiter pleinement, mais la météo nous en dissuade. Nous décidons cependant  d’y retourner un peu. Nous jouons avec les reflets, on traîne  et puis finalement on y va, nous sommes les derniers à partir. Le cheminement est tranquille semblable à ce que nous avons connu ces derniers jours, marche aisée dans une large vallée rouge. Nous passons par le charmant site de Nuruchan, îlot de verdure arrosé par la rivière où s’épanouissent les fleurs mauves et jaunes. Mais les nouvelles sont moins bucoliques, un groupe est parti tandis que les cavaliers ont perdu leurs chevaux, tout le matériel est là, coincé. Le soir en effet, les cavaliers laissent les chevaux  libres de chercher leur nourriture dans la montagne, encore faut-il qu’ils n’aillent pas trop loin pour que les cavaliers les retrouvent au petit matin. En chemin nous avons une belle vue sur le lac, même s’il est un peu loin, nous pique-niquons avec la vue sur le lac.

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Mais avant même d’arriver au col de Harlam Kongka 4930m, il se met à pleuvoir. La descente prend alors l’allure d’une débandade tant l’averse est forte et durable. Nous croisons le groupe qui a été obligé de faire demi-tour pour retrouver leurs affaires sur le site de Nuruchan, pensée de compassion. Nous, on avance, nous sommes bientôt trempés, qu’importe la marche entretient la température, pas le choix. Lorsque nous arrivons au camp de Rajung Karu 4920m, qui est un site de bergeries, les premiers arrivés ont pris les places hautes, nos cavaliers derniers arrivés se sont mis là où il restait de la place, à deux pas de la rivière en furie. Je vois ses méandres déborder de toute part, et immédiatement en contrebas il y a nos tentes. La nuit fut mauvaise pour nous tous, Dorjey et Sonam se sont levés à plusieurs reprises pour surveiller le niveau de la rivière, moi je me suis tenue prête à plier bagage rapidement au cas où la tente se trouverait inondée. Mais rien de tout cela ne s’est produit, la pluie s’est transformée en neige.

Au réveil,  j’ouvre ma tente sur un spectacle  unique : les montagnes sont couvertes de neige, une brume épaisse marque la limite de la neige et de l’herbe, tandis que yaks, dzos et chevaux paissent tranquillement entre les tentes.

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A-chu-chu, ce n’est pas le moment de s’attarder, plus vite on sera parti et mieux ce sera, même si comme d’habitude la météo semble s’améliorer un peu avec le jour qui se lève. Néanmoins le col qui est au-devant de nous, le Kyamayuri la, 5410m est noyé dans la brume. Qu’importe, on avance. Le versant est couvert de neige tandis que l’eau ruisselle à de multiples endroits. Est-ce que je patauge ? Je ne sais plus, cela fait plusieurs jours que je marche avec des chaussures mouillées. Vêtements, chaussettes, chaussures tout doit sécher sur moi. La neige et le col font leur effet, nous sommes victorieux et donc joyeux.

Nous sommes redescendus vers Kyagar, l’eau ruisselle de partout, on ne sait plus où mettre les pieds. Là nous obliquons vers l’est dans une belle vallée. Le fond est vert, quelques animaux sauvages y paissent, les versants sont encore blancs de neige fraîche.

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La route est belle, il fait presque beau, nous avançons à belle allure, nous sommes heureux. Lorsqu’il le faut, nous traversons à gué dans l’eau fraîche comme d’habitude et nous avançons, avant d’entamer la montée du col de Kartse la 5380m. Je n’ai plus de drapeaux à attacher à ces cols, mais je profite pleinement de la vue sur la chaîne de Korzok avant que nous ne redescendions vers le site de Gyama. Clément et Julie qui hésitaient à faire la traversée,  l’ont également réussie, ils viennent prendre le thé et installent leur tente non loin. Les deux journées  de marche qui séparent les lacs de Tso Kar et de Tso Moriri sont réputées difficiles et froides à cause de l’altitude, elles sont maintenant presque derrière nous, mais le trek aussi.

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Aujourd’hui, c’est notre dernier jour de trek, nous devons arriver au lac Tso Moriri, notre destination finale. Je le sais, mais je n’ai guère envie d’y penser, cela fait tant de jours que nous sommes en marche, je veux encore profiter du moment présent.
Le réveil est toujours frais et humide, 2°, mais qu’importe, je suis en pleine nature, je respire, et la routine des gestes matinaux est en place. Nous partons pour le col de Yalung Nyaula 5430m. La principale difficulté de ce parcours est de longer une rivière qui a détruit le chemin, il faut en retracer un, entre escarpement et blocs de roches, mais ce n’est pas plus difficile que cela. Tout le monde finit par passer…

et par se retrouver au col d’où l’on aperçoit le lac. Atteindre ce col est une victoire que nous ne nous privons pas de fêter,
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avant de redescendre de l’autre côté. Là, c’est beaucoup plus raide. Quelques intrépides, sac au dos, font l’ascension par ce côté, une longue montée en pente douce suivie d’un escarpement très raide. Nous, nous profitons du paysage avec la montagne rouge au premier plan, suivie d’un vaste pâturage pour les bergers dans la plaine, et enfin l’ultime barrière rocheuse creusée par une rivière qui ouvre la voie vers Korzog, le village situé à 4540m, et le Lac Tso Moriri sur lequel il ouvre.
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Ainsi s’achève notre trek, il ne nous reste plus qu’à faire un peu de tourisme, et … à trouver un véhicule pour nous rapatrier à Leh. Les pluies qui ont nous ont accompagnées ont, à l’échelle du pays provoqué des inondations et détruit des routes. Entre Rumtsé et Upshi la route s’est ainsi  coupée, mais ceci est une autre histoire. Le trek lui-même fut une formidable expérience.